Photo by Ian Baldwin on Unsplash

i.

Au mois de juillet j’arrive dans la maison vide. Je remplis de pêches la corbeille sur la table de la cuisine, pour que le soleil vienne y danser. Le soleil qui fait chanter les vitres et pointe du doigt la poussière sur les meubles. J’ouvre les fenêtres, et l’herbe haute du jardin se penche un peu pour me saluer.

Lorsque tout le monde arrive la maison reste vide. Nos ombres n’ont pas le temps de laisser des traces sur les murs, nos pas ne creusent pas le plancher. Nous voulons que le soleil nous tienne dans le creux de sa paume, dehors toujours dans l’herbe et les yeux trop grands pour le monde trop lumineux. Notre été est un beau fruit. Un monde qui attend qu’on le morde. Lorsque je m’étends par terre les éclats de conversation semblent briller tout doucement autour de moi avant de disparaître et je les oublie aussitôt. A déjeuner nous étendons des draps poussiéreux par terre et nous mangeons des fruits avec le pain. Je coupe une pêche en deux et tend la moitié en offrande : la voici. Quelqu’un mord dedans et le jus ruisselle de ses lèvres sur le drap comme un rire d’enfant. Je reconnais l’amour si facilement lorsqu’il ressemble à l’ombre d’un cyprès ou à un fruit partagé ou aux dessins que tracent les branches d’arbre quand le vent les fait valser.

Le soir avant de dormir je fais d’habitude des listes de petits évènements comme une prière : la femme qui m’a souri en faisant des bulles de savon, la pièce trouvée par terre. La belle phrase lue qui traverse tant de fois mon esprit qu’elle y laisse des traces de pas. Mon bonheur est une chose aussi tendre qu’un fruit mûr et prêt à éclater. Dehors le monde a souvent mal partout et le mal des gens me bouscule et j’ai dans mes mains ce petit fruit prêt à être écrasé que j’entoure de choses belles et minuscules. Ici j’oublie presque qu’il est fragile : je m’endors sans réfléchir avec le goût d’un fruit errant sur ma langue, le soleil encore collé à l’intérieur de mes paupières. Ma prière tout entière est logée dans mes paumes qui toute la journée ont embrassé la terre et l’herbe verte.

ii.

Notre été est lent et maladif. Les jours fondent sous la chaleur, se coulent les uns dans les autres. Tous les jours nous marchons longtemps dans l’herbe sans s’éloigner. Je coupe des fleurs dans le jardin. Je piège de l’eau fraîche dans un vase pour les fleurs que je n’aurais pas dû couper. Parfois il y a des éclats de voix, des irritations étouffées. Au matin tout se pardonne : l’été est une saison courte et il a peu de mémoire.

Le soir quelqu’un cuisine. Les oignons chantent dans la poêle un doux grésillement et par dessus parfois quelqu’un ajoute une autre chanson un peu plus triste. Nos pieds sont tendres d’avoir trop marché et lorsque quelqu’un casse une bouteille nous rions trop fort. Les carreaux des fenêtres se taisent dès que le soleil se couche. Lorsque l’on parle de cinéma et du monde dehors nous devenons un peu plus tristes. Parfois quelqu’un pleure. Personne ne mange les pêches mais personne ne les jette et elles restent dans le panier. Il nous reste encore des heures à passer blottis au cœur de l’été.

La chaleur arrive encore, par des vagues qui s’écrasent contre nous dès que le soleil se lève. Nous ne bougeons presque pas de peur de déranger l’air de plus en plus lourd, et de nous il ne reste que des corps éparpillés à travers le salon et la cuisine, et la musique toujours en fond. La vie en nous est prise au piège comme l’eau dans le vase aux fleurs mortes. On écoute l’eau couler dans la salle de bain, et la mer est si loin que je ne pourrais pas l’entendre murmurer dans un beau coquillage. Quelqu’un tousse dans une pièce voisine. Le soir nous nous asseyons par terre, nos assiettes sur les genoux. Nous échangeons des paroles comme des bulles qui montent vers le plafond ou flottent dans le jardin par les fenêtres grand ouvertes. L’amitié est une chose délicate, une toile d’araignée faisant son chemin entre nous tous que le moindre de nos mouvements alanguis pourrait abimer. Il nous faudrait une tempête.

iii.

La nuit j’entends tout près les voitures qui s’approchent sur la route puis nous dépassent comme une poignée de taches de lumière. Nous sommes arrivés dans une vague comme celles-là où les phares se couraient les uns après les autres. Nous repartirons dans une autre vague tout aussi bruyante et lumineuse et floue. Mais pour l’instant il est si facile de s’étendre et de laisser la vague s’abattre et s’abattre mille fois jusqu’à ce qu’elle prenne forme dans un rêve. La nuit je peux errer sans anxiété dans le bois où nos corps sont désormais allongés. La nuit en rêves nos corps deviennent un festin pour les insectes et le sol humide. Notre chair s’attendrit après avoir attendu si longtemps puis le soleil se lève et rince nos os de lumière. Sur la peau qu’il nous reste la putréfaction a amoureusement dessiné mille arabesques. Quelqu’un trouve nos corps éparpillés dans la chaleur comme à travers le grand salon, et nous ressemblons à des fruits trop mûrs tombés des arbres, engorgés d’eau et de sucre. Le vent emporte notre odeur tiède et putride. Quand je nous regarde je ne reconnais que le motif que formaient les corps dans la lumière du salon. Les corps dans le bois ont en eux la même vie que les nôtres attendant le coucher du soleil : simplement la vie en eux déborde comme d’un verre trop plein, éclabousse au passage les fleurs et la mousse et les arbres voisins, alors que tant que nous les habitons la vie s’agglutine encore au bout de nos doigts et au creux de nos nuques.

L’été avance et tous les soirs dans le salon je fais le même rêve-prédiction à chaque fois plus lumineux, le bois se colorant d’un verre brillant au fur et à mesure que nos corps s’abandonnent à lui, toutes les nuits je peins en rêve la rosée plus belle la mousse plus riche les feuillages plus épais.

iv.

Les jours se recroquevillent pour se faire petits. Dans nos beaux fruits je trouve des vers, mais les tomates du jardin ont les joues rougies par l’été trop long et le soir nous les coupons debout dans la cuisine. Debout dans la cuisine nous travaillons notre amitié. Nous la peignons d’eau fraîche de tomates à peine mûries de paroles et de prunes. Nous tissons mille fils de plus dans la toile d’araignée. Tous les jours le même air un peu mélancolique déambule entre nos esprits, il tremble comme une flamme dans le vent et se rallume soudain à chaque fois qu’on le fredonne. La lampe nue au plafond nous couvre de couleurs tendres et éclaire les carreaux un peu sales. L’été qui s’éteint est une saison magique : nos peaux collent les unes aux autres et les mots collent au papier et les couleurs s’alourdissent le soir comme des paupières d’enfant. Le dos tourné je ne nous vois pas tous, mais j’entends nos pieds nus contre le carrelage et je nous sais ici. Quelqu’un est debout à la porte de la cuisine. Quelqu’un est assis à la table. Le soir je rêve que le ciel nocturne m’emporte comme dans un Chagall par la fenêtre toujours ouverte, mes bras jetés au loin pour faire des ailes atrophiées.

v.

Un jour après déjeuner il pleut et un rire tout neuf vient se loger au creux de ma gorge. La pluie n’a pas de secrets. Elle efface un moment l’odeur de l’été qui se meurt. Dehors (parce qu’il faut être dehors, sous l’eau qui embrasse mille fois nos paumes ouvertes et la terre assoiffée), dehors l’eau brouille nos sens et nous empêche de nous voir, nous rend également maladroits et hésitants. Sous la pluie nous avons peine à nous accrocher à nos corps : tout en nous veut aller dehors, sentir toucher goûter le monde humide l’odeur des arbres et des fleurs qui monte délicatement et puis la boue sous nos bottes. Un jour d’été pluvieux est un enfant qui ouvre sa main pour y révéler quelque insecte laid trouvé par terre, un miracle qui s’est trompé d’heure. Une surprise sous laquelle éclosent mille émotions secrètes.

La pluie est une main qui vient ouvrir la porte à la bête qui sommeille doucement à l’intérieur. Quelque chose en moi qui se heurte à tous les murs et se débat inlassablement, qui demande et veut toujours plus.

Même lorsqu’elle s’arrête la pluie est comme entrée par chaque fenêtre, a eu le temps de se recroqueviller même dans les recoins les plus lointains de notre petit univers.

vi.

Parfois j’ai peur que l’oubli s’installe après l’été et j’ai peur de négliger l’eau qui coule et l’herbe haute et les oignons dans la poêle quand je serais loin. Mes yeux s’accrochent au moindre détail : là le soleil sur une épaule comme une tache de peinture là les rideaux qui chuchotent leurs secrets aux fenêtres entr’ouvertes là la lumière dans le jardin le soir. Plus tard nous aurons abimé la toile d’araignée à force de négligence et il faudra de nouveau y travailler. Mais ce sera la saison des clémentines qui ont pris leur temps tout l’été pour se peindre en secret, qui ont bu et mangé et attendu que le soleil s’éloigne pour être tout à fait prêtes. Chacune comme un petit soleil, comme un été tout entier qui tient dans la main. Chacun d’entre nous (seul) comme une clémentine qui tient dans sa peau fine tout son bonheur même loin de l’arbre et loin du soleil. Alors j’en achèterai et à chaque morceau je compterais sur mes doigts comme sur une marguerite un peu beaucoup passionnément à la folie. Alors je trouverais quelqu’un à qui en tendre la moitié.

vii.

L’été est debout à la porte et il hésite encore. Il se retourne, fait semblant d’avoir oublié quelque chose, ses rayons accrochés lâchement à la poignée. Finalement il se rassoit. Il préfère mourir un peu plus doucement, un peu plus tard. Sur la table de la cuisine il y a des pêches fatiguées autour desquelles les mouches viennent danser.

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